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témoingnage d'un cpip

 
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Fred


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MessagePosté le: Ven 27 Déc - 00:17 (2013)    Sujet du message: témoingnage d'un cpip Répondre en citant

Ce que vous n’avez pas envie de savoir sur les prisons françaises

·       


Conseiller d’insertion et de probation, Krieghund côtoie tous les jours des condamnés. Il raconte ses entretiens, bat en brèche les idées reçues sur le sens de la prison et défend les peines en milieu ouvert.
 
Je ne suis ni philosophe, ni historien, ni psychologue, ni expert. J’ai ma culture personnelle, faite de lectures sans doute mal assimilées ; mes conceptions, mes avis, qui peuvent différer de ceux de mes collègues. Je ne prétends pas avoir la science infuse, et il se peut que parfois/souvent je me trompe. J’espère que l’on me corrigera avec respect et sans animosité, même si Internet étant ce qu’il est, j’en doute.
 
J’exerce un métier peu connu : conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation (CPIP). On commence à en parler dans les médias, mais surtout quand ça foire. Dans les reportages et films sur la prison, on est inexistants, malgré notre rôle que je crois important. Parler des choses qui fonctionnent, même plus ou moins bien, ce n’est pas la tradition en France.
 
Sans être un juriste émérite, je côtoie au quotidien les rouages du monde judiciaire.
 
Davantage que ceux, de gauche, de droite ou prétendument apolitiques, qui critiquent sur Internet ou ailleurs la justice ou la police. C’est l’un ou l’autre : soit les flics sont des fachos, soit les juges sont des laxistes (mais jamais les deux en même temps). Il y a ceux qui condamnent sans pitié les délinquants et ceux qui les idéalisent, les plaignent ou les victimisent.
 
Quand on est confronté chaque jour à la réalité, on essaie d’avoir une position plus mesurée que Dédé du café du commerce, qui cause du dernier fait divers médiatisé entre deux ballons de rouge. Ou bien on devient plus cynique… Chacun sa personnalité.
 
Mes propos n’engagent que moi
 
Pour parler de la hiérarchie ou de l’administration en elle-même, adressez-vous aux syndicats, merci. Je ne suis pas là pour les critiquer, mais pour décrire un métier, avec ma vision personnelle. Je ne suis ni encarté, ni syndiqué.
 
Ma connaissance est parcellaire, uniquement basée sur mon expérience. Elle ne saurait retraduire le quotidien de mes collègues. De La Couneuve à Guéret, les conditions de travail, le public suivi, les moyens et la charge de travail diffèrent. Cela se reflète dans le quotidien et dans nos rapports avec les condamnés.
 
Pour les délits sexuels, le taux de récidive est ridiculement faible
 
 
Commençons par quelques chiffres et termes usuels, histoire de saisir la situation et comprendre la suite. Avoir tout cela en tête est utile quand on parle de dysfonctionnements de la justice, ou même de ce qui est possible ou non.
 
67 000 personnes sont aujourd’hui incarcérées en France, pour 57 000 places. Il y a une proportion de personnes incarcérées dans la population supérieure à toutes les époques précédentes (et vlan pour le prétendu laxisme de la justice !).
 
Quand on évoque « la surpopulation carcérale », ce sont surtout les places en maisons d’arrêt qui manquent. Dans certaines, on a 960 détenus pour 500 places. On appelle la prison « le milieu fermé ».
On ne parle que des actes graves
 
180 000 personnes sont « placées sous main de justice sans écrou », c’est-à-dire condamnées mais en liberté, soumises à des régimes divers :
 
·        sursis avec mise à l’épreuve,
·        suivi socio-judiciaire,
·        liberté conditionnelle,
·        placement sous surveillance électronique, etc...
 
On parle ici de milieu ouvert.
 
40% des personnes suivies en milieu ouvert le sont pour des délits routiers (conduite sans permis, sans assurance ou en état alcoolique), liés à une conduite à risque mais sans aucune victime. Ce sont ces délits qui ont le plus fort taux de récidive/réitération, à l’inverse des délits sexuels, où le taux de récidive/réitération est ridiculement faible.
 
Parmi les 180 000 condamnés suivis, on ne parle à la télévision que des quelques cas où l’un d’eux commet un acte grave. En oubliant les dizaines de milliers d’autres avec qui tout se passe normalement, sans récidive.
 
Un gros turn-over dans certaines régions
 
Pour suivre tout ce monde-là, nous sommes environ 3 200 conseillers. Chacun suit en moyenne 75-80 dossiers. Avec des différences notables selon les régions : 70 pour certains conseillers, 150 pour d’autres.
 
Ne croyez pas que les zones de grande délinquance soient les pires. En raison d’une pénurie de CPIP ou de locaux inadaptés, les départements ruraux sont souvent plus surchargés que Marseille ou le 93.
 
Le sous-effectif chronique des services pénitentiaires d’insertion et de probation (Spip) est aggravé par un très gros turn-over dans certaines régions (banlieue parisienne, nord ou Picardie). Pas par difficulté dans le suivi des publics – on est des passionnés – mais pour des convenances personnelles.
 
Quand on vient de Bordeaux et qu’on se retrouve à Valenciennes, même si les gens du Nord sont accueillants, on veut retourner en Gironde. En conséquence, les équipes sont souvent jeunes, sortent juste de l’école et manquent d’expérience.
 
MAKING OF
Krieghund a commencé à raconter son métier, conseiller d’insertion et de probation, dans les commentaires du blog Semi-Libre.
Dans son coin, il avait rédigé ce long témoignage dont il ne savait pas trop quoi faire. Il a accepté de nous le confier et d’échanger avec Rue89 sur des modifications jusqu’à sa publication. Camille Polloni
 
 Source ici http://www.rue89.com/2013/12/19/navez-envie-savoir-les-prisons-francaises-2…
 
 
Certains surveillants nous voient comme d’inutiles bisounours
 
Le but du Spip, c’est la prévention de la récidive, vantée par nos dirigeants de tout poil et répétée comme un mantra dés qu’on propose une nouvelle politique pénale.
Comme le disent les textes, l’administration pénitentiaire assume une double mission :
·        surveiller les personnes qui lui sont confiées par l’autorité judiciaire,
·        favoriser leur réinsertion sociale.
Etrange ? Une personne insérée dans la société (ce qui ne signifie pas obligatoirement avoir un travail, même si ce dernier y contribue très fortement) a moins de risques d’entrer dans la délinquance. Probation et insertion sont donc les deux mamelles du Spip, que nous prenons à pleine main pour nous en repaître... Mais je m’égare.


En milieu fermé, il faut avouer que la première mission est inexistante. Le détenu est déjà surveillé par nos camarades en uniformes (dont certains, heureusement assez rares, nous considèrent comme d’inutiles bisounours, et transmettent parfois ce mépris aux détenus, merci les gars, ça nous aide vraiment !).
Je ne dis pas qu’il ne faut pas de prison
L’un des moyens d’action du Spip est donc d’apporter une aide pour la sortie de prison. Ben oui, s’il sort sans rien, il y a quand même de gros risques que le condamné recommence. Et si on ne l’occupe pas pendant les dix, quinze ou vingt ans où on l’héberge (mal), il ne comprendra rien et aura aussi de gros risques de récidive.
On ne le dira jamais assez : la prison n’a d’intérêt que pour punir, elle n’en a quasi aucun pour empêcher la réitération d’actes délictueux. Je répète : la prison n’a que peu d’effet dissuasif ou préventif. Y croire, c’est comme croire dans le créationnisme : ça ne repose sur rien d’autre que nos idées et c’est contredit par les faits.
Attention, je ne dis pas qu’il ne faut pas de prison. Quelqu’un qui fait une connerie doit être puni. C’est normal et nécessaire, non pas pour le condamné, mais pour la société qui sanctionne ainsi la conduite asociale.
En milieu ouvert, l’aspect « surveillance » effectué par le Spip est souvent plus perceptible. Une partie du public étant déjà insérée professionnellement ou socialement, c’est parfois juste la vérification du respect des obligations qui est importante, ainsi que la réflexion sur les faits.
 
Source ici http://www.rue89.com/2013/12/19/navez-envie-savoir-les-prisons-francaises-2…


« Tant que la police m’avait pas fait souffler dans le ballon... »
 
On demande aux personnes suivies de nous ramener régulièrement des justificatifs de leur emploi, de leur prise en charge médicale ou psychologique, du paiement des dommages et intérêts, etc. On va en fait récolter pas mal de paperasses.
Mais si on ne faisait que ça (comme le pense Mme Dati, ancienne garde des Sceaux ), ça serait simple et on ne se plaindrait pas trop de la charge de travail :
« Bonjour M. Machin, alors vous êtes allé à l’ANPAA [l’Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie, ndlr] ? 
– Oui, oui, voila le papier qui dit que j’y suis allé.
– D’accord, bon ben au mois prochain, M. Machin. »
Aucun intérêt.
L’idée, c’est aussi de faire réfléchir à la peine, aux actes, à l’avenir, à responsabiliser les individus. Et là, c’est pas de la tarte. La première chose consiste à savoir si le gars en face comprend les raisons de sa condamnation. On a parfois des surprises :
« Bonjour M. Machin, alors vous êtes allé à l’ANPAA ? 
– Oui, oui, voila le papier qui dit que j’y suis allé.
– Parfait, vous comprenez pourquoi vous avez été condamné, M. Machin ? 
– Ben oui.
– Alors dites-moi.
– Ben parce que j’ai été arrêté par la police, et qu’ils ont vu que j’avais bu. Mais j’avais rien fait de mal. Tant que la police m’avait pas fait souffler dans le ballon, j’avais pas fait de délit, moi ! 
– OK, on va recommencer, hein... [Sourire crispé.] »
S’ensuivent de longues discussions, étalées sur les deux ans du suivi où on va essayer de faire réfléchir, où on va parfois encourager une personne, bref où on va créer du lien.
Punir sans expliquer ne sert à rien
Dans le cas (réel) précédent, le monsieur avait été condamné pour conduite en état alcoolique.
Il pensait avoir été arrêté parce qu’il avait bu, ce qui est faux. Chacun a le droit de se mettre une bonne cuite. Il pensait aussi n’avoir pas commis de délit tant que la police ne l’avais pas arrêté, ce qui est faux également. Ce monsieur a été condamné parce qu’il conduisait en ayant bu, et un délit, même non constaté par la police, reste un délit.
Ce monsieur était très intégré dans la société, pas plus bête que quiconque et en plus, ancien contrôleur dans une régie de transport. Donc en théorie à même de comprendre qu’on peut être en fraude même si on ne se fait pas choper. Evidemment, il était en récidive.
Vous comprenez maintenant pourquoi punir sans expliquer ne sert à rien ? Pourquoi enfermer les gens, ça les punit, mais ça n’a aucune incidence sur la récidive ? Et vous comprenez pourquoi quand on a 100 personnes comme ça à voir dans un mois, à répéter souvent les mêmes explications, on a parfois envie de s’arracher les cheveux ?
 
Source ici http://www.rue89.com/2013/12/19/navez-envie-savoir-les-prisons-francaises-2…
 
Pourquoi il buvait ? Sa copine l’avait quitté
 
Comme on nous le serine dés que l’on arrive dans cette profession : l’entretien, c’est le cœur du métier.
Dans un premier temps, on vérifie que la personne respecte les obligations de sa mesure (facile, ça...), puis on discute avec elle de sa situation, du travail, de son encadrement social, amical, affectif même. On essaie de développer une vraie relation avec les personnes suivies. Un scoop : ils nous mentent parfois/souvent. Si si, je vous jure : les délinquants mentent !
L’intérêt de cette discussion est d’évaluer la personne, de comprendre les raisons du passage à l’acte, soit pour faire disparaître ce qui facilite le délit : dans le cas des violences ou des délits sexuels, par exemple, l’alcool est très souvent présent. Faire adhérer la personne à un suivi médical (qui lui est souvent imposé) est une priorité.
Dans d’autres cas, c’est l’absence de travail, ou de stabilité affective, qui crée des situations criminogènes. On essaye donc de réduire les risques, pas de les faire disparaître. C’est impossible. Celui qui croit au risque zéro devrait également arrêter de croire au Père Noël.


Il était heureux d’avoir rencontré quelqu’un
On discute pour comprendre, aider et faire réfléchir. Parfois, notre rôle change, et on est plus proche des personnes. Ainsi ce cas : récidive de conduite en état d’ivresse, il avait été envoyé pour un court séjour en prison avant de se retrouver devant moi pour sa mise à l’épreuve. Evaluation de son principal problème : la bibine.
Pourquoi est-ce qu’il buvait ? Sa copine de l’époque l’avait quitté. Et là il était heureux car il avait rencontré quelqu’un. Son patron l’avait gardé malgré la condamnation, il avait le moral, tout allait bien.
Au troisième entretien, alors que j’avais décidé d’espacer les rendez-vous (quand tout se passe bien, aucun besoin de voir la personne chaque mois), il m’annonce s’être de nouveau fait plaquer, et que son patron avait dû le licencier pour des raisons économiques. Larmes devant moi.
Branle-bas de combat ! Je voyais venir la rechute alcoolique et les risques de récidive. Je garde donc les rendez-vous chaque mois et me transforme en conseiller/psy, etc. Et je ne lui sors pas les banalités d’usage en cas de rupture (on me les a trop sorties pour que je n’en rigole pas quand je les entends maintenant) mais lui dis la vérité : elle ne reviendra pas, apprenez à vivre sans elle, et surtout sachez que si vous recommencez à boire ça sera pire !
Au rendez-vous suivant, toujours en larmes (il l’aimait, la bougresse !), pas de rechute alcoolique :
« C’est comme vous m’avez dit, j’allais être bien une soirée, et le lendemain ça allait être pire… Donc pour penser à autre chose, je me suis inscrit au club de foot du village. »
Je l’encourage aussi à repasser son permis et à rester en contact avec son ancien patron, au cas où. Depuis, il a récupéré son emploi, n’a pas rechuté dans l’alcool, continue de faire du foot. Sa copine n’est pas revenue, mais tant pis, elle a perdu un gars bien, en fait. Eh oui, on sert aussi à ça : soutenir certaines personnes moralement, dire à quelqu’un qui a toujours été dénigré qu’il n’est pas pire que les autres.
Source ici hhttp://www.rue89.com/2013/12/19/navez-envie-savoir-les-prisons-francaises-247287?com=select&c=4
 
« Vous ne pensez pas que sans l’accident, il serait encore en vie ? »
 
Le but est aussi (et c’est plus difficile) de créer chez le gars une réflexion sur sa conduite. Soyons réalistes, cette réflexion peut prendre du temps. Et non, ce n’est pas en « expliquant bien les choses » (comme me l’a dit un jour lors de notre formation une jeune collègue élève CPIP sortant tout juste de la fac) que l’on peut faire comprendre. On ne peut qu’aiguiller une réflexion, on ne peut pas mettre la nôtre dans la tête des individus.
Parfois une personne comprendra très vite, d’autres mettront des années… Malheureusement, je pense que certains ne comprendront jamais. Des fois, on a des surprises, cependant. Le dialogue ci-dessous est réel, entre un condamné et ma collègue :
« Je comprends pas pourquoi on m’a condamné pour homicide involontaire. 
– Ben, le passager de la voiture est mort, quand même.
– Ah mais il était vivant quand je suis sorti de la bagnole, il est mort à l’hôpital.
– Vous ne pensez pas que sans l’accident il serait encore en vie ? 
– Ben vous savez, il avait un cancer quand même. »
Véridique… Je n’ai pas suivi le monsieur, mais la collègue s’arrachait les cheveux.
 
L’inverse de l’automatisme
On va surtout essayer de fixer des objectifs précis avec la personne, de hiérarchiser les actions. Par exemple, tout simplement, montrer lors du prochain entretien de réelles démarches d’insertion professionnelles.
La plupart des petits délinquants vivent dans l’instant, dans le « tout, tout de suite ». Fixer un objectif permet de sortir de ce mode de raisonnement. Ça prend du temps, il y a des rechutes, des récidives, puis il y a une accalmie et la personne s’apaise, en général.
C’est ça, travailler avec des êtres humains : l’adaptation permanente et l’inverse de l’automatisme. Parfois de grosses surprises pour nos idées reçues et donc un agacement quasi-permanent devant les discours politiques qui s’en nourrissent.
 
Source ici http://www.rue89.com/2013/12/19/navez-envie-savoir-les-prisons-francaises-2…
 
 
La prison ferme, c’est parfois plus facile qu’une mise à l’épreuve
 
On a tellement mis en avant l’idée que la prison est la seule peine réelle qu’à force, l’opinion considère que tout ce qui n’envoie pas quelqu’un au trou n’est pas une vraie peine.
Tu vas pas en taule, t’as pas été puni.
Mais ce qui compte, est-ce la vision qu’en ont les « honnêtes gens » ou celle qu’en ont les « malhonnêtes gens » ?
En fait, il y a trois choses à retenir, d’après mon expérience :
·        la peur de la punition n’empêche pas le délit ;
·        l’absence de punition donne un sentiment d’impunité ;
·        la prison n’est pas la seule punition possible.
Anecdote : il y a quelques temps, je discutais avec un camarade plutôt orienté à droite sur le cas d’une infirmière condamnée à de la prison avec sursis et mise à l’épreuve pendant trois ans. Il s’offusquait que cette dame n’ait pas eu de la prison ferme. Conception habituelle : la prison, c’est plus punitif que de rester en liberté. Sauf que pour pas mal de délinquants, la prison ferme c’est plus facile à vivre qu’une mise à l’épreuve.
 
Au bout de quatre mois, il est peinard
 
Je m’explique : imaginons un condamné à six mois ferme, sans mandat de dépôt.
Non seulement il n’ira pas en prison (en raison des possibilités d’aménagement de peine), mais il ne sera suivi par la justice que durant quatre mois et demi (avec les remises de peine : sept jours par mois, sauf si c’est un récidiviste où c’est cinq jours).
Au bout de quatre mois, il est peinard, il ne doit plus rien à la société, et on ne peut pas réellement dire qu’on ait eu la possibilité de le faire réfléchir à ses actions. Il gambade à la sortie de prison, prêt à recommencer.
C’est la même chose s’il n’obtient pas d’aménagement de peine et doit faire un séjour à l’ombre. Quatre mois plus tard, il ressort et rien n’a réellement changé. En quatre mois (ou même six, s’il a fait l’intégralité de sa peine), le Spip n’a pas le temps de faire son travail d’aide à la réflexion sur les actes.
Mais s’il est condamné à six mois avec sursis et mise à l’épreuve pendant deux ans, il n’ira pas non plus en prison mais il sera emmerdé/suivi par le Spip.
Pendant deux ans, il sera convoqué dans nos locaux, soumis à des obligations plus ou moins contraignantes (travail, soins médicaux, interdiction de séjour dans une commune, obligation de payer les parties civiles, signaler tout changement d’adresse ou d’emploi, etc.), devra fournir les documents demandés pour justifier ses obligations, ses absences, etc.
 
A votre avis, que préfère un récidiviste ?
 
S’il ne respecte rien, on peut l’incarcérer. S’il bosse, il sera contraint de poser un jour de congé pour venir (on va quand même essayer de moduler dans certains cas, bien sûr. Le but n’est pas qu’il perde son emploi pour des absences répétées). Bref, on l’asticote, mais bien, et on continue de discuter avec lui de ses actes, de sa peine, de ses actions, etc.
Au bout de ces deux ans, la peine de six mois continue à planer au-dessus de sa tête pendant cinq ans (sept si récidive). En fait, la peur de la prison ne marche que quand le gars sait qu’il sera pris. Ça ne marche pas au moment où il fait le délit (puisqu’il est persuadé de ne pas se faire choper). Et en cas de sursis avec mise à l’épreuve (SME), il sait que s’il ne respecte pas ses obligations, il sera pris. La peur de la prison marche dans ce cas, mais avant le passage à l’acte, elle est inexistante.
A votre avis, un condamné récidiviste préfère quelle option ? Le primo-délinquant sera content d’éviter la prison. « Chouette, je vais pas en taule. » Au bout de six mois, il vous dira parfois qu’il aurait préféré y aller. Celui qui est dans le système pénal depuis des années, avec déjà un ou deux séjours en taule, il préférera peut-être la taule, même s’il dit le contraire (nos usagers essayent toujours de nous dire ce que l’on a envie d’entendre, pas ce qu’ils pensent réellement).
Savez-vous également que lorsqu’on leur propose de sortir de prison un ou deux ans plus tôt, mais en portant un bracelet électronique, la moitié des détenus refusent ? Oui, un bracelet, c’est des contraintes, bien plus que de rester en cellule.
 
« En taule, j’aurais été peinard ! »
 
Un jour, un homme s’est agacé que je lui demande un justificatif de son passage dans une structure de soins contre l’alcoolisme et son dernier bulletin de salaire (des pièces qu’il ne m’avait pas fournies depuis plusieurs mois). Il est parti de mon bureau en m’insultant, en claquant la porte et en disant :
« Vous aviez qu’à m’envoyer en taule, j’aurais été peinard pendant deux mois au lieu de me faire chier à venir ici tous les mois ! ! »
C’est dommage, il était à quinze jours de la fin de ses deux ans de suivi. Evidemment, on a réalisé son souhait. La justice est parfois compréhensive devant les désirs des individus. Le juge d’application des peines (JAP) a même eu la petite touche d’humour de mettre : « Il y a lieu de donner droit au souhait de l’intéressé. » J’ai beaucoup ri. J’ai mauvais fond, en fait.
Bref, ce qui compte, c’est de savoir que prison ne veut pas toujours dire punition. Il faut punir, mais il faut savoir adapter la punition à l’individu, sinon autant pisser dans un violon.
 
Source ici http://www.rue89.com/2013/12/19/navez-envie-savoir-les-prisons-francaises-2…
 
La droite « sécuritaire » a favorisé les remises en liberté
 
On peut aménager la peine, c’est-à-dire offrir une alternative à l’emprisonnement, dans le cas de petites peines ou dans les cas où le reliquat de prison à effectuer est assez court.
Avant 2009, quand quelqu’un était condamné à un an de prison, ou qu’il ne lui restait plus qu’un an de prison à faire, on avait la possibilité de transformer ce temps en autre chose. Le délai est maintenant passé à deux ans. Et ce n’est pas la gauche qui a ainsi fait ce « cadeau » aux condamnés, mais le gouvernement de M. Fillon.
Et oui messieurs dames, afin de dégager le max de place dans des taules surchargées, un gouvernement de droite au discours sécuritaire a permis la remise en liberté des personnes condamnées à deux ans ou moins (un an pour les récidivistes).
Cette mesure a eu pour première conséquence un alourdissement du travail des CPIP en milieu fermé, surtout en maison d’arrêt. Brutalement, tous les détenus condamnés à moins de deux ans ont fait des demandes d’aménagement de peine, et évidemment les effectifs des Spip en prison n’avaient pas augmenté. Vous imaginez le carnage ? Ça s’est tassé depuis.
 
La libération conditionnelle réduit les risques
 
Bien que cette mesure soit en contradiction totale avec le discours de la majorité d’alors, c’est tout de même une bonne chose (sauf pour les collègues qui ont dû gérer le flux) dans une optique de réduction de la récidive, et donc de la population carcérale.
Oui, un aménagement de peine, ça réduit les risques de récidive.
Là encore, ça a du mal à passer dans l’opinion, mais c’est une réalité constatée dans tous les pays qui ont étudié le phénomène. Si cet aménagement est préparé, la réduction des risques est encore plus grande ; mais même s’il ne l’est pas, le risque de récidive est en baisse.
La récente Conférence de consensus sur la récidive l’a constaté : une libération conditionnelle automatique, sans condition, réduit également les risques. Mais pour produire son plein effet, un aménagement de peine doit permettre un suivi, un accompagnement, et doit s’associer à une réelle volonté de la part de l’individu. Et c’est pas toujours le cas, surtout quand on n’a pas les moyens d’assurer ce suivi.
Un aménagement de peine, ça peut être :
 
·        un sursis-TIG, où la personne, en plus de ses obligations, doit faire des heures de travail d’intérêt général ;
 
·        des jours-amendes, où la personne paye une amende (autant dire que dans mon expérience ce sont beaucoup de personnes aisées qui demandent cela, et sont surprises quand elles ne l’obtiennent pas. J’ai eu un jour un cas de blanchiment d’argent où il pensait s’en tirer ainsi. Le fric n’achète pas tout, surtout pas la liberté) ;
 
·        des placements extérieurs, où la personne est hébergée et encadrée dans une structure d’accueil, souvent un centre d’action social ;
 
·        des semi-libertés, où la personne travaille la journée et rentre en prison le soir et le week-end ;
 
·        des placements sous surveillance électronique, où la personne porte un bracelet et doit être chez elle durant des plages horaires fixées par le juge.
On peut même suspendre la peine dans certains cas (avant de l’appliquer, évidemment, même sous la forme d’un aménagement), ou même accorder une libération conditionnelle ab initio, en cas de motifs familiaux importants.
 
Source ici http://www.rue89.com/2013/12/19/navez-envie-savoir-les-prisons-francaises-2…
 
 
Pour un handicapé, le bracelet électronique ?
 
Il y a donc plein de possibilités pour éviter l’incarcération, ou pour permettre à ceux qui ont déjà un emploi de ne pas le perdre. Le souci est qu’aujourd’hui, on ne jure que par le bracelet électronique. J’ai l’impression que par facilité, on a du mal à voir d’autres possibilités alliant punition et possibilité de réinsertion.
Exemple : j’accompagne l’une de mes stagiaires (ben oui, parce qu’en plus de 150 dossiers, faut aussi gérer les stagiaires, hein !) chez un homme condamné à six mois ferme. Il a eu un accident grave qui le coince chez lui pendant au moins un an (très grave l’accident).
Ma collègue me dit : « Ben on ne peut faire que le bracelet pour lui. » Elle se proposait donc de forcer un homme handicapé par un accident à faire ce qu’il aurait fait de toute manière, à savoir rester chez lui.
J’ai dû faire une petite explication de texte sur le sens de la peine à ma jeune collègue. On a proposé la suspension de la peine jusqu’au moment de la fin de sa longue maladie, puis il a été placé en bracelet. C’est idiot, mais il faut qu’il y ait une punition.
Donc aujourd’hui, c’est le tout-bracelet. C’est même devenu automatique pour les courtes peines en sortie de prison. Prétendument pour faciliter la réinsertion, mais dans la réalité pour vider les taules... Malgré cela, 50% des détenus refusent le bracelet « fin de peine » qu’on leur offre. Trop de contraintes, trop de responsabilités. Mieux vaut rester en prison : on est moins bien que chez soi, mais on n’a pas besoin de se prendre en main (sauf littéralement pour s’occuper tout seul).
 
On a aussi des échecs
Parfois, l’individu a besoin d’un cadre pour l’aider. Je repense parfois à un homme, gros toxicomane et petit trafiquant, avec un casier long comme une trompe de mammouth, arrivé un jour dans un centre de placement extérieur.
Il ne pensait qu’à une seule chose : ses enfants. Il s’est servi de ça pour se soigner vis-à-vis de la drogue, mais aussi pour retrouver un emploi et un logement. Il a même été sollicité par les médecins de l’ANPAA pour les aider à soigner d’autres personnes.
Je l’ai vu avec ses enfants, qui sont toujours placés actuellement, la juge pour enfants voulant être certaine que ce monsieur ait réellement changé. J’ai vu un homme heureux. Aurait-il pu faire tout cela avec une sortie sèche, ou même une sortie en bracelet ? Nonn bien sûr. Il avait besoin d’un suivi plus rapproché, d’une structure d’accueil permettant de se reconstruire.
On a aussi des échecs, en aménagement de peine. Tout n’est pas rose. Pour certains, la liberté est difficile à supporter et au lieu de se responsabiliser, il prennent cela comme un permis pour tout faire.
 
Il a gâché sa chance
Même situation que la personne précédente. Lui aussi a réussi à se sortir de la drogue, mais pas de l’alcool. Il ne respecte pas le cadre de son placement : il sort en pleine nuit, achète de l’alcool qu’il ramène dans le centre. Le week-end, alors qu’il n’a pas de permission de sortir, il va voir des copains dans la ville voisine, ou bien sa fille de 2 ans.
Il n’a pas commis de nouveau délit, mais n’a pas compris les contraintes. Qu’elles soient imposées (par le juge) ou juste habituelles (manque d’argent, etc.), il continue de vivre dans l’instant, sans souci de ses actes. Averti, puis sanctionné (interdiction de sortir du centre), il est finalement réincarcéré.
Il n’a pas compris pourquoi, malgré nos explications. On ne lui laissait pas sa chance. Selon moi, il avait eu sa chance et l’avait gâché par ses propres actions. Quand on donne aux détenus une part de liberté, certains ne comprennent pas qu’on leur donne aussi une part de responsabilité. Accuser les autres de ses échecs est l’une des indications que la personne n’a pas encore évolué et que le risque de récidive continue d’exister. Pour changer, il faut admettre ses erreurs.
Voila, j’espère avoir réussi à clarifier un peu ce qu’est mon métier et, qui sait, à expliquer qu’en matière pénale c’est beaucoup plus complexe qu’on ne le croit. Si j’ai donné envie à certains de se renseigner par eux-mêmes, voire de passer le concours, c’est encore mieux : on a besoin de gens motivés et pas trop idiots.
 
Source ici http://www.rue89.com/2013/12/19/navez-envie-savoir-les-prisons-francaises-2…


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MessagePosté le: Ven 27 Déc - 00:17 (2013)    Sujet du message: Publicité

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titi_nikki
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MessagePosté le: Ven 27 Déc - 11:27 (2013)    Sujet du message: témoingnage d'un cpip Répondre en citant

Excellent témoignage
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Titi_nikki

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MessagePosté le: Aujourd’hui à 20:26 (2016)    Sujet du message: témoingnage d'un cpip

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